«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre soumission. Répondez-moi: M. de Téligny (toujours le de prononcé avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?—Non, monsieur.»

Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne balançai pas.

M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je n'étois pas de son avis.

«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:

«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?—Oui, monsieur.—En épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa naissance lui prescrit?—Je crois plus, monsieur; elle manque à ses devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes à l'état pour lequel elle étoit destinée.—Je devine votre conclusion; vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une autre de sacrifier son rang à l'amour.—Oui, monsieur; cela est si vrai, qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule d'un père pourroit alléger.—Doutez-vous de la mienne, ma chère enfant?—Non, monsieur; mon cœur est capable d'attachement, et il sera à vous aussitôt que vous le voudrez.—Il me semble que vous mettez des conditions au sentiment que vous me devez.—S'il vous est dû, monsieur, comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.

M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui promettre de renoncer à M. de Téligny.«—Oui, monsieur, je vous promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y opposer.—Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de Nangis et de madame de Florvel.—Je vous obéirai, monsieur, et dès aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.—Ne pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?—Ah! monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je fusse ingrate de mon propre mouvement?—On pensera, mademoiselle, ce qui devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme qui me déplaît.—Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»

Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son excuse pour ceux qu'il me prépare.

Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière dont son sort s'accomplira.

Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera de mal parler de vous.

On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et j'espère.