«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je l'ai perdu.»

«—Je le crois sans peine.»

«—Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!»

«—Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon, parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre rigoureusement dans la pratique.»

«—Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en adopte pas un, comment se conduira-t-on?»

«—Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à l'habitude.»

«—Ainsi, d'après votre systême...»

«—Moi, mon ami, je n'ai pas de système.»

«—Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.»

«—Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup de prudence.»