P. S. «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»


«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?—Non, il me semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la duchesse.—Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma sœur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un héros.—Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?—Oui, si elle le veut.—Par grace, confiez moi votre projet.—Mon projet! le connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux dispositions de ma sœur. On dit qu'elle a de l'esprit?—Beaucoup.—Un caractère prononcé?—Oui.—Du courage»? Je lui racontai la scène du parc chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment où il recevroit des nouvelles de sa sœur, soit directement, soit indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres suivantes.

la duchesse de...
à henri de miralbe.

«Votre sœur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»

P.S. «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en raffole.»

adèle à henri de miralbe.

«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que ceux dont l'opinion est nécessaire à mon repos, ne se laissassent tromper par mes accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vœux d'une infortunée dont le cœur est trop pur et l'ame trop désintéressée pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»