D'un coup d'œil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez Florvel.
Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et la colère contre son père.
C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.
Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas toujours de ceux que le génie effarouche.
Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour Versailles.
Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.
Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.
Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon cœur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.
Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.