«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en emparai et la portai sur mon cœur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de moins...—Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude possible.
«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.
«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cœur. Combien vous augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à chaque instant le souvenir?
«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cœur gros d'espérance.
«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la famille que mon cœur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi dire, les accoutumer à se revoir...
«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes nouvelles.
«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à réparer l'injustice dont j'avois été la victime.
«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la certitude de vous appartenir.»