Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane de la Perdrix-Blanche.
La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom à son teint moins cuivré que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de perdre son mari, tué dans une expédition de guerre, et habitait seule avec deux enfants, un ouigouam rendu désert par la mort du guerrier.
Jeanne en proie à une fièvre inflammatoire des plus ardentes fut suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la jeunesse, et peut-être l'absence de tout médecin, triomphèrent de la maladie, et trois semaines après son arrivée au village d'Agnié elle était en convalescence.
Plusieurs fois, Mornac s'était glissé jusqu'à elle et lui avait prodigué les consolations et les secours qu'il était en son pouvoir de lui donner. Dans ses courtes visites à sa cousine, il lui fallait pourtant user d'une extrême prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane où logeait la vierge pâle.
Griffe-d'Ours lui-même n'avait pas encore tenté de revoir la jeune fille. Mornac le savait, et jusqu'à ce jour il était resté tranquille, prêt pourtant à agir à la première occasion.
Quant à Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signalé à la vigilance de la corneille ou que celle-ci était fort jalouse. A peine le malheureux remplaçant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la cabane de sa moitié que cette dernière l'y faisait rentrer à grand coups de bâtons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fière femme, je vous le jure, et maintenant il filait doux.
On était aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane.
Il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour supporter les incommodités de la vie sauvage qui étaient des plus grossières quoi qu'en aient écrit Châteaubriand et bien d'autres.
D'abord, pour une femme délicatement élevée et malade, c'était une triste nourriture que de l'anguille fumée, des bouillons impossibles à la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans épices, ainsi que des galettes de farine de maïs grossièrement moulu ou plutôt pilé dans des mortiers.
Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expéditions de chasse ou de guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche. On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en provenait était aussitôt fumée et convertie en pémican. L'on vivait là-dessus durant la plus longue partie de l'année.