—Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir, m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi, ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé.
Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane.
Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste.
Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès de sa cousine et lui dit:
—Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur mes gardes.
—Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme. Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?…
—Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer devra me passer sur le corps.
—Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront rendues, à vous enfuir avec moi?
—Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de faiblesse où vous êtes encore.
—Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé. Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher ma guérison aux yeux du chef des Iroquois.