Les avirons furent attachés sous les bancs, et quelques coups de couteau donnés dans le fond du canot que l'on poussa du pied, après l'avoir rempli de pierres assujetties à l'intérieur par des liens d'écorce.

La pirogue, vigoureusement lancée, parcourut une trentaine de pieds vers le large, s'emplit et s'enfonça dans l'eau profonde.

—Voilà, fit Joncas! A présent nous n'avons plus à jouer des bras, mais bien plutôt des jambes. Dépêchons-nous de quitter les bords du lac. Il neige encore et dans une heure nos pistes seront recouvertes. Une fois en plein bois nous ne serons pas mal. Le Iroquois auront bien le diable au corps s'ils nous rejoignent!

On rechargea les bagages, et la petite caravane s'engagea dans la forêt pour commencer ses longes et fatigantes pérégrinations vers Montréal.

Vingt-deux grandes lieues les séparaient de Ville-Marie.

En pleine forêt vierge, sans aucun chemin tracé, dans cette mauvaise saison de l'année, avec une femme qui ne pouvait marcher aussi vite et se fatiguait plus tôt que des hommes, c'était un voyage de sept à huit jours.

Nous ne suivrons pas les fugitifs jour par jour dans leur marche longue, difficile et monotone. Ils partaient dès l'aurore, marchaient jusqu'à midi, s'arrêtaient une couple d'heures pour dîner et donner le temps à Mlle de Richecourt de se reposer, et se remettaient en route pour jusqu'à la tombée de la nuit. Alors on campait. Le Renard-Noir et Joncas, avec la dextérité de coureurs de bois, élevaient en quelques minutes une cabane de branches de sapin qui les mettait tous à l'abri des intempéries de la saison. On allumait un grand feu tout auprès, l'on mangeait un morceau de venaison provenant de quelque bon coup fait durant le jour. Après avoir causé un peu, l'on s'endormait protégé par la sentinelle qui veillait l'arme au bras, et sous la garde de Dieu.

Le lendemain l'on recommençait.

Un soir, les fugitifs n'étaient plus qu'à deux jours de marche de Montréal, Jolliet s'étant senti plus fatigué que d'habitude et son tour de faire la garde devant arriver sur le minuit, il s'endormit d'assez bonne heure, comme ses compagnons causaient encore autour du feu.

Il dormait depuis une couple d'heures lorsqu'il fut réveillé par un murmure de voix qui bourdonnait près de lui.