—Mon nom est donc bien surprenant?

—Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes cousins?

—Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinément d'une aussi charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance éternelle!

Comme ils étaient arrivés chez M. d'Auteuil, le son de leur voix s'éteignit derrière la porte que l'on referma sur les deux visiteurs.[18]

[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irréfutable l'épisode qui termine le chapitre précédent, et montrer les déplorables effets que les boisson enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un fragment d'une lettre de la Mère de l'Incarnation à son fil. «Ces boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles mêmes: car chacun est maître dans la cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout aussitôt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour, soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités monstrueuses et inouïes…..»]

CHAPITRE IV

PORTRAITS ET CARACTÈRES

On se convaincra que l'élite de la société de Québec était, ce soir-là, réunie chez M. Ruette d'Auteuil, pour peu que l'on veuille bien prêter l'oreille aux noms des invités qu'un domestique annonce à mesure qu'ils arrivent.

Mais je dois mentionner d'abord le nom de la maîtresse de la maison, Mme d'Auteuil, née Claire-Françoise de Clément. C'était une personne de trente-six à quarante ans, de taille moyenne et d'un air fort distingué. Elle accueillait ses hôtes avec cette aisance et cette urbanité que peut seule donner la naissance.

En premier lieu, parmi les invités, venaient Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, lieutenant-général de la prévôté de Québec, sa femme Marie-Elizabeth d'Amours, et leur fils aîné, alors âgé de vingt-deux ans, René-Louis Chartier, qui devait être plus tard conseiller du roi et lieutenant civil et criminel. Puis, c'était M. le Vieux de Hauteville, lieutenant-général de la sénéchaussée, marié en 1654 à Marie Renardin de la Blanchetière, à laquelle il donnait en ce moment le bras. Apparaissaient ensuite les sieurs Le Gardeur de Tille et Le Gardeur de Repentigny, le commis-général Charles Aubert, sieur de La Chenaye, M. Blaise de Tracolla, médecin qui devait mourir l'année suivante, et bien d'autres dont j'oublie les noms: en tout une vingtaine de personnes de naissance et d'éducation qui composaient la majeure partie de l'aristocratie de Québec. Car il ne faut pas oublier que notre ville ne comprenait alors que huit cent habitants, que l'immigration avait été bien lente jusqu'à cette époque, et que les autres personnages de naissance et de fortune qui firent ensuite marque dans la colonie ne devaient arriver, pour la plupart, que l'année suivante avec le beau régiment de Carignan.