Si vous ajoutez aux détails de ses traits enchanteurs une expression de suprême dignité, avec le grand air de reine que lui donnait sa belle taille, vous aurez comme une idée, comme un rêve des exquises perfections physiques de Mlle Jeanne de Richecourt.
Pour ce qui est de ses qualités morales, la suite du récit fera voir que son âme était digne d'habiter un si beau corps. Car jamais le Créateur n'aurait pu se décider à gâter une aussi riche organisation en la dotant d'un esprit médiocre dans la pensée comme dans les actions généreuses.
Mademoiselle de Richecourt était orpheline, et bien courte était son histoire, du moins ce qu'on en savait dans le pays.
Quatre année auparavant (elle n'avait que seize ans alors) Jeanne était débarquée d'un vaisseau qui arrivait de France, avec un vieillard à l'air morose et souffrant. C'était son père. Durant les quelques mois qui suivirent son arrivée le vieillard vécut fort retiré avec sa fille, ne voyant à peu près personne, excepté toute fois M. Claude Petiot des Corbières, chirurgien, qui le visitait tous les jours. Par l'indiscrétion d'une servante on sut bientôt que M. de Richecourt souffrait de blessures graves. Étaient-elle récentes, ou les fatigues de la traversée, qui avait été longue, les avaient-elles rouvertes? Voilà ce qu'on ignorait pourtant. Toujours est-il que, six mois après son arrivée dans le pays, le vieillard s'éteignit entre les bras de sa fille et entouré des soins de M. des Courbières. Avant de mourir, il pria le chirurgien de placer Jeanne dans une bonne famille de Québec, en évitant toutefois de la confier à des personnes dont le rang trop élevé attirerait sur elle l'attention des étrangers que leur noblesse ou leurs dignités mettaient immédiatement en rapport avec l'aristocratie de Québec. Que était le but du mourant en agissant ainsi, c'est ce que nous saurons probablement plus tard.
M. des Corbières, qui était garçon et n'aurait pu prendre chez lui Mlle de Richecourt, la confia à Mme Guillot, née d'Abancour, veuve de M. Jean Jolliet et remariée, depuis 1651, à M. Godfroy Guillot, qui venait de mourir et de la laisser libre une seconde fois, à l'époque où l'on va voir se nouer ce drame (1664); puisque nous constatons que l'infatigable veuve devait convoler en troisièmes noces, le 6 novembre 1665, avec M. Martin Prévost. M. des Corbières connaissait bien Mme Guillot, vu que l'on remarque, dans un acte notarié, que le chirurgien était présent au contrat de mariage de François Fortin et Me Marie Jolliet, fille du premier lit de Mme Guillot.[19]
[Note 19: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot Petiot
(Claude).]
Mlle de Richecourt avait déjà reçu une éducation supérieure dans l'un des meilleurs couvents de France. Cependant elle voulut entrer au pensionnat des Ursulines. La mort de son père l'avait tellement abattue, découragée, qu'elle eut d'abord l'idée de s'y faire religieuse. Mais le temps qui use tout, même la douleur, la vue des austérités et de la vie monotone du cloître, lui révélèrent bientôt ses vraies inclinations. Elle se sentait attirée vers une existence plus brillante. Le peu qu'elle avait entrevu du monde avant de quitter la France lui rappelait maintenant qu'elle était née pour en goûter les plaisirs ou du moins pour prendre part à ses agitations. Comme elle était douée d'une âme ardente, d'une imagination romanesque et de ce chevaleresque esprit qu'elle tenait des comtes de Richecourt, ses aïeux, dont les hauts faits remontaient par delà les croisades, c'était évidemment un horizon moins borné que les murs d'un couvent qui devait contenir cet ardent caractère. A part cela, en fille noble et de grande lignée, Jeanne aimait passionnément la toilette, goût encore très-opposé au voeu de pauvreté monastique. Qu'on veuille bien ne lui pas reprocher ce penchant; elle avait été élevée dans le luxe, et son père, qui avait dû jouir d'une grande fortune en France, avait laissé d'assez bons revenus à sa fille pour lui permettre de vivre, au Canada, selon sa naissance et sa fantaisie. Aussi, chaque année, faisait-elle venir ses toilettes de France. Étant jeune et belle, n'était-il pas dans l'ordre qu'elle eût le goût du beau.
On conçoit qu'avec de pareilles dispositions Mlle de Richecourt ne pouvait pas rester longtemps au couvent des Ursulines. Elle en sortit au bout d'une année, comme elle allait avoir dix-huit ans.
Sur les entrefaites, M. des Corbières étant retourné en France, Jeanne qui ne pouvait l'y suivre, pour des raisons que nous connaîtrons avant longtemps, se trouva presque seule et sans conseil. Car à l'affection qu'elle portait à sa fille adoptive, Mme Guillot, chez laquelle vivait Jeanne, joignait un sentiment de délicate déférence pour cette jeune personne d'une position plus élevée que la sienne, et cela d'autant plus que la demoiselle de Richecourt payait royalement à la bonne dame et sa pension et ses soins attentifs. Jeanne étant donc livrée presque à elle-même, accepta avec empressement les invitations que sa beauté, sa jeunesse et sa fortune lui valurent aussitôt des meilleures familles de Québec. En quelques mois ce fut elle qui donna le ton à la petite société de la capitale. On se rangea volontiers sous la loi de la belle enfant, qui semblait née pour régner sur les esprit et les coeurs.
Elle n'avait pourtant pas été sans se rappeler les recommandations que son pauvre père lui avait faites, sur le lit de mort, de vivre retirée le plus possible et d'éviter la rencontre des personnes de qualité qui viendraient de France. Mais l'insouciance de la jeunesse, la passion de Jeanne avait de briller, lui avaient bientôt fait, sinon mépriser, du moins négliger les sages conseils de M. de Richecourt.