[Note 21: Voir «les Relations, le Journal des Jésuites, et les lettres de la Mère de l'Incarnation.»]
—Mordious! s'écria Mornac échauffé par ce récit, c'était un brave! Mais dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi fréquents? Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de rester à la ville.
—Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-là. Mais, en fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries et que nous apprenons, par la fréquence du danger, à vendre chèrement notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec lequel je saurais fort bien me défendre contre un ennemi.
Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa ceinture un petit poignard à manche d'argent incrusté de perles et de pierreries, longue de six pouces et fort étroite, mais aiguë comme une aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et damasquinée et jeta un regard de côté à Vilarme qui, assis en avant, baissa les yeux. Il avait compris.
—Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas avoir saisi l'allusion secrète cachée sous la menace de la jeune fille à l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang généreux des comtes de Richecourt dont je m'honore d'être le très-humble parent!
Ce Gascon de Mornac!
Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allégrement par le milieu du chenal entre l'île d'Orléans, à gauche, et la côte de Beaumont déserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient à droite, sur le ciel clair du matin, et prenaient des teintes dorées sous vifs rayons du soleil.
Après avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entièrement du ôté de Mornac; et là, pensive, la tête à demi inclinée, les longues torsades de ses cheveux bruns effleurant l'épaule du chevalier, elle laissa traîner le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser une aussi belle main, se prit à babiller aussitôt et à pousser de joyeux petits rires.
Assis derrière elle, à la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait maintenant d'un air rêveur et triste. Entre les boucles épaisses de la chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue fraîche et veloutée, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de mignons fils de soie bronzée.
—Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet.