[Note 28: Relation du P. Jérôme Lalemant.]

Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de février. «La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque, vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du pays un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grêle de pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit; les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence; les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se lézardaient; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris et des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques soufflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais on n'en avait entendu auparavant.»

—En effet, ce devait être effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants.

—Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez eu frayeur comme tous ceux qui furent témoins de ce bouleversement. «Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits; aussi se croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblèrent au jour de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la sainte table, et tout le temps du carême continua de présenter le spectacle le plus édifiant.»[29]

[Note 29: Voir les relations du temps.]

—Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne précédent étaient des signes précurseurs du tremblement de terre?

—Pourquoi pas?

—Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur? reprit l'incrédule Mornac en souriant.

—Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Jeanne avec un air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus.

—Non, Seigneur! s'écria soudain la femme de Joncas qui allumait une chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-là. Cela nous porterait malheur.