[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger les Hurons.]
«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.
«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et j'allais rester seul sur la terre!
«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.
«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.
«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers étaient absents, à la recherche des Iroquois.
«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions assurément en sûreté.
«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli.
«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire du Canada.
«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.