Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints endroits dans leurs œuvres vives.

Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà couvrait la plaine et les montagnes.

Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes; mais pas un soldat ne manquait à l'appel.

En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les soldats causaient entre eux.

Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la maladresse montrée par les Anglais.

Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé, jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.

MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un affût de canon, devisent à voix basse.

--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé là-bas, dit Maricourt.

--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a été forcé de se rembarquer.

--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?