Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la parole.

--Mon frère pâle ne se souvient plus, dit-il à Harthing, que nous avons fumé tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village des blancs.[49]

--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?

[Note 49: ][(retour) ] Boston.

--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de son frère au visage pâle.

Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:

--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?

Le Chat-Rusé ne répondit pas.

--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.

--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.