Or Whalley, qui était de Boston, avait eu vent de la passion de John Harthing pour Mlle d'Orsy quand elle avait quitté cette dernière ville.
Il manda son lieutenant.
Celui-ci qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, nia tout formellement lorsque Whalley lui demanda s'il n'avait pas essayé d'enlever une femme lors de son expédition de la veille.
Le major, surpris de ces dénégations que semblait démentir le trouble involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n'empêcha pas que le lieutenant fut sommé de comparaître devant le conseil de guerre lorsque vint le soir. Au moment où Harthing paraissait devant Whalley et son état-major, Dent-de-Loup quittait la rivière Montmorency pour revenir au camp.
Le chef de l'accusation portée contre Harthing était que, sous le fallacieux prétexte d'aider à la prise de la place, il ne s'y était introduit qu'avec l'intention de revoir et d'enlever une jeune Française qu'il avait autrefois connue à Boston, ce qui indiquait des rapports secrets avec l'ennemi, et que de ce premier pas à la trahison il n'y avait pas loin.
--Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-être mieux tiré en confessant le fait de prime abord; mais puisque nous avons commencé, continuons à tout nier.
Il prétendit ne pas comprendre ce que l'on voulait dire en l'accusant de sacrifier son devoir, son honneur et son pays à une pareille intrigue; qu'il trouvait singulier qu'on aimât mieux croire un prisonnier qu'un loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi; que si quelqu'un avait réellement tenté d'enlever cette demoiselle d'Orsy, laquelle il avait en effet connue à Boston, ce pouvait bien être quelque autre officier qui se serait introduit en même temps que lui dans la ville; car d'Orsy en donnant des leçons d'escrime à Boston s'était trouvé rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui avaient pu facilement connaître la sœur du jeune baron. Il termina en disant qu'il serait impossible de prouver l'accusation gratuite qui pesait sur lui, par tout autre que ce prisonnier français; et que, d'ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi tenté d'enlever une Québecquoise.
--Nous n'avons pas, il est vrai, répliqua Whalley, de preuves directes de votre culpabilité; mais avouez pourtant que beaucoup de faits témoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aimé Mlle d'Orsy à Boston. Ensuite, quand nous avons quitté cette dernière ville, vous avez, sous prétexte de lui faire servir les intérêts communs, amené un sauvage dont la conduite me paraît quelque peu suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n'y a qu'un moment encore, je l'ai fait chercher partout sans qu'on l'ait pu trouver. Pourriez-vous me dire où il est?
--Non, monsieur, mais je crois qu'il serait injuste de me rendre responsable des absences d'un sauvage qui ne saurait s'astreindre à une discipline aussi sévère que la nôtre.
--Bien, bien, reprit Whalley; mais dans quel but avez-vous sollicité si vivement d'être envoyé comme parlementaire au comte de Frontenac? Pourquoi tant d'ardeur à briguer une mission qui aurait pu vous devenir plus périlleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vous faire un mauvais parti?