--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite en reprenant le chemin de la cave.
Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces premiers élans du cœur que les lèvres savent si bien traduire entre deux amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir. Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.
Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil; c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.
Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le portrait d'une paysanne.
La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules; tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des mains du Créateur.
Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus fashionables.
Rien de plus naturel chez la fiancée de Bienville que cette alliance de vigueur et de délicatesse native. Elle était de race noble, et le soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribué à donner plus de force et de sève à la jeune fleur, qui, bien que transplantée, n'avait perdu aucune des qualités distinctives de sa caste. Sa tête était coiffée de cheveux moitié crêpés et moitié bouclés. Elle portait une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe légèrement retroussé, l'on pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de dessous, et ses mignons pieds chaussés de souliers à talons hauts et à fleurons d'or.[14]
[Note 14: ][(retour) ] Tel était le costume d'une femme de qualité à la fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil.
Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.
--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main, si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper ce soir.