Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout, qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis; aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de "congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en retirèrent de gloire et de profit.
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron, père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et sœurs, ne se doutait certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.