Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la manœuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et commençaient à carguer leurs voiles.
--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.
--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des flibots.
Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses manœuvres de la flotte anglaise.
Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière voile disparut repliée sous ses cargues.
Alors Bienville s'écria tout à coup:
--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui flotte à l'avant.
--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?
--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la Nouvelle-York.
--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy, vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards possibles. Allez!