—L'infâme créature!

—C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère, et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.

Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:

—Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous pensé?

Alice ne répondit pas.

—Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un conseil.

—Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.

—Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc, vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à devenir la femme du capitaine Evil.

—Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?

—Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau: il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour à ce vilain Anglais!