Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts. Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille, dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol. Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion. Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à l'autre d'une voix traînante et monotone:
—Sen-try all-'s-well.
En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis, diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève aujourd'hui la citadelle.
—Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.
En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade.
Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un seul coup de genoux dans les reins.
—Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la bouche de notre homme.
Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point entendu à trois pas.
—Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le ventre… A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour descendre au pied des remparts.
En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.