—C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer plusieurs jours aussi près de nous.

—C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais, et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur, n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai, puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons pu finir si à point cette nuit!

—Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement morte à l'heure qu'il est!…

Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était assis le camp de l'armé américaine.

Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient partis pour Montréal depuis plusieurs jours.

L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite.

Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville, et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux, résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal.

Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon prix il leur vendrait un cheval et une voiture.

Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier cordialement.

Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on pouvait aller loin.