Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a racontée."

Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif.

Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un sentiment d'humanité que les loyalistes zélés blâmèrent beaucoup dans le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup.

[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il faite si on lui eût demandé pourquoi il sauvait les armées du Congrès?">[

L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur Trois-Rivières.

James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux avait un fusil et des munitions.

Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le passage.

Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur en en prenant connaissance.

—Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une fuite devant l'ennemi!

—Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les ordres du général!