Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix.

—Oui, mon pauvre Célestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas sans raison, je t'assure. Je suis chassé de partout; l'on me force de quitter la ville d'ici à demain.

—On vous chasse!…. s'écria Tranquille qui ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne.

—Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, à l'assemblée d'hier soir.

—Vous!

—Oui moi. Tu ne comprend pas? Écoute. Tu sais que depuis un an j'aime mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que tu ignores peut-être, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort, inutilement à mademoiselle Alice. Outré de se voir éconduit par la jeune fille, il a résolu de captiver les bonnes grâces du père enclin d'avance, comme chacun le sait à baiser les pieds de tous ceux qui portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui accompagnait le colonel McLean à la chapelle de l'évêché, a trouvé l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en lui disant que je m'étais fort compromis à l'assemblée. Le père Cognard n'a pas manqué de le croire et m'a signifié de ne plus remettre les pieds chez lui. J'ai souffleté Evil en sortant…

—Bon! fit Tranquille qui serra les poings.

—Il a rencontré aussitôt après trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin, exaspéré du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en est vengé ce matin en me dénonçant au gouverneur comme un rebelle des plus dangereux; puisque je viens de recevoir du général Carleton lui-même ordre de quitter la vile d'ici à dix heures, demain matin, sous peine d'être emprisonné comme un conspirateur.

—Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre capitaine je lui en ferai danser une rude!

—Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. Être obligé de me séparer d'Alice, de toi, mon bon Célestin.