Cependant les milices bourgeoises furent passées en revue par le gouverneur. Il en parcourut les rangs et commençant par les Canadiens qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils étaient résolus à se défendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci répondirent affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui étaient présents firent de même. Carleton s'aperçut qu'il en manquait un certain nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionnés—on les connaissait—eussent à quitter immédiatement la place.
Durant tout le reste du jour la ville fut en émoi. Il fallait armer les citoyens, et presser les travaux de défense par trop négligés eu l'absence du gouverneur.
Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord apportant avec lui la première gelée de l'hiver. Sur les sept heures comme la cloche de la cathédrale jetait au vent ses bourdonnements monotones, une jeune fille enveloppée dans une chaude pelisse garnie de fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait à pas pressés, ses pieds mignons trottinant sur la terre gelée. Elle longea l'église des Jésuites et descendit vers la place du marché qu'elle traversa pour gagner la cathédrale. A peine fut-elle entrée dans la grande église qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperçut un jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrière, et qui semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait fréquemment la tête. C'était, Marc Evrard.
Alice passa près de lui. Leurs regards se rencontrèrent, rapides et lumineux comme deux éclairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par le froid et se mit à prier avec ferveur.
La messe commençait.
Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord prier avec recueillement. Puis, peu à peu, nous devons bien l'avouer, il releva la tête, et, son regard s'arrêta sur Alice avec une expression de mélancolique tendresse, et resta fixé sur la jeune fille.
A la fin de la messe, le prêtre s'étant tourné du côté des fidèles pour les bénir, Alice et Marc se signèrent et leur pensée se rencontra et ils s'agenouillèrent sous cette commune bénédiction en demandant à Dieu de la vouloir bien ratifier là-haut.
Quant ils furent sortis de l'église, ils restèrent d'abord silencieux. Leur coeur était si gonflé que ni l'un ni l'autre n'osait parler le premier. Enfin Marc dit à la jeune fille:
—Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprême entrevue.
—Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernière?