Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que, en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le Parlement de son éloge [23]

[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes d'un parent illustre et malheureux.]

[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "The Sword of Brigadier General Richard Montgomery", et composé en grande partie du journal de M. Thompson.]

CHAPITRE SEPTIÈME

ALICE

Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent, plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:

—Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu de votre héroïne, à laquelle—il nous faut bien vous l'avouer—nous commencions à nous intéresser quelque peu!

—Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre, que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser.

Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son amour.

Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant.