On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que, lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs, habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins réel, du général, font tellement converger avec lui tous les rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent.
Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton, je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur.
En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple, obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours, retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton eussent été singulièrement compromis!
Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître, ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand.
Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par l'artillerie de la place.
Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois, avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "Quand ce cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons."
Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province. Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire.
Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de chance, et s'enfuit vers la ville.
L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade. Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit:
—Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.