Lucrèce Dorio.

(SUITE.)

II.

—Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.

—Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on doit mourir le lendemain.

—Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!… Il y a quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et ils dévorent les sphinx.

—Alcibiade, taisez-vous!—dit la jeune femme avec un regard sévère, et pleine d'émotion.—Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées peut-être contre mes volets extérieurs…

—Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,—dit Alcibiade en riant,—douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.

—Maurice Dessains,—dit Lucrèce négligemment,—est donc un jeune homme bien dangereux?

—Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.