L'Eglé eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.
La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine contre les coquilles à trois-mâts.
Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent, les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des voix qui dirent: Voilà un grain!
Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!
C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la bataille des vagues et des hommes.
C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent, et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques, ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.
Le pont de l'Eglé, balayé par le vent et argenté par l'écume des vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.
Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.
La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.
Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'Être suprême dans une loi insérée au Moniteur; eh bien! ces philosophes, réunis dans le club flottant de l'Eglé, priaient Dieu comme les autres, et ne s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe siècle n'aient pas navigué.