Et il sortit brusquement.
La fausse conspiration.
XV.
La jolie corvette l'Églé divise avec sa proue de petites vagues joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'Églé, prisonnière du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons.
Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale, rêvée par les esprits généreux.
Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu, l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de l'Océan.
Les pensées qui agitaient en ce moment le cœur du jeune déporté peuvent se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits d'un poème inédit:
UNE TRAVERSÉE.
Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,
S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,
Que leur voyage soit serein ou désastreux,
S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux:
L'immensité des mers, flottantes solitudes;
L'avenir tout voilé de ses incertitudes;
Les périls de la veille, et ceux du lendemain,
Tout leur fait un devoir de se serrer la main;
Et, timides, groupés sur la même coquille,
Ils forment, en passant, une seule famille….
La Terre est un navire, un globe aérien,
Couvert de passagers qui ne connaissent rien,
Qui jamais ne sauront vers quelle destinée
A travers mille écueils leur course est entraînée;
Quel rivage infernal ou divin ils verront
Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront!
Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,
Unis et fraternels, ce terrible passage;
Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin,
Le sourire à la lèvre et la main dans la main,
Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme,
Les poignards dans le cœur et les poisons dans l'âme,
A la moindre raison, déchirant sans pitié
Le pacte solennel que signa l'amitié;
Et, comme si la Mort, à toutes les frontières,
N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières,
Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant,
Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!
Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une teinte de mélancolie.