VII
Guillaume de Normandie.

Après le complet achèvement du cloître par Richard de Toustain, l’auteur de la tradition célèbre dont nous avons parlé à l’égard du monastère, survint la destruction de l’église par la foudre, en l’an 1300; et l’incendie, dit-on, fut si intense, que le métal coulait ardent sur les édifices.

Plusieurs fois encore, en 1350, en 1374, au commencement du XVIe siècle, et enfin en 1576, la foudre détruisit tantôt les bâtiments, tantôt l’église du mont; mais toujours, par le soins des vénérables abbés, dont la plupart furent vénérés dans leur mémoire comme des saints, les bâtiments détruits furent rebâtis avec plus de magnificence.

Les libéralités de nos rois leur vinrent plus d’une fois en aide, il est vrai. Ainsi Philippe le Bel aida-t-il les religieux à rétablir l’église et les bâtiments de la cité lorsqu’ils furent détruits par la foudre, et Charles VII envoya de même une forte somme d’argent en 1421, époque à laquelle s’écroulèrent la voûte du chœur, puis le chœur tout entier. C’est à cette époque que se rapporte aussi la fondation de quelques magnifiques vitraux qui ornaient l’église, et qui ont disparu depuis longtemps, ainsi que la plupart des verrières de Normandie, réputées cependant, après celles de Chartres, pour les plus belles et les plus savantes.

Le mont Saint-Michel a mit déjà pris une place importante dans l’histoire de nos guerres. Il ne cessa d’être en butte aux invasions des Normands que lors de leur installation définitive dans une de nos meilleures provinces. Une fois établis sur nos côtes, ces pirates semblaient devoir être un solide rempart contre les entreprises de l’Angleterre, la vieille ennemie de nos triomphes et de notre repos. Cette époque de l’installation des Normands en France, époque où la France et l’Angleterre rivales semblent malgré elles liées l’une à l’autre sur la carte de l’Europe du moyen âge, cette époque est sans doute une des étapes les plus intéressantes de notre histoire nationale, et nous sommes fâché de ne pouvoir en parler que si légèrement. Il y aurait beaucoup d’intérêt à suivre les effets progressifs du mélange des races, tant en France qu’en Angleterre, après la conquête de Guillaume. La fusion des idiomes, des coutumes, se remarque dans les chartes publiques et privées des deux royaumes. On retrouve du vieil anglais dans des chartes normandes de 1070 et 1080, et l’ancien idiome normand se retrouve dans des manuscrits anglais du XVe siècle. Il est encore plus curieux de suivre les migrations des familles normandes à la suite du grand Guillaume après la conquête, et il y a là une mine inépuisable des épisodes les plus intéressants. Cette révolution opérée si brusquement dans le peuple aimable d’Alfred le Grand et d’Edouard le Confesseur, par une race de barbares récemment baptisés et initiés à peine aux lumières de la civilisation chrétienne, est un grand drame historique qui, comme tant d’autres, n’a point encore été mis en lumière. La raison en est simple: c’est que, pour tirer de là des romans, il faudrait être un peu historien, et l’érudition n’est pas toujours le fait des romanciers. Autrement dit, tout le monde a de l’imagination de ce temps-ci, mais tout le monde n’a pas du savoir.

Ce fut donc à la suite du conquérant que s’établirent, en Angleterre, un nombre immense de nobles familles du pays d’Avranches. C’est ainsi que les seigneurs de Soligny, de Romilly, de Pesnel, de Brecey, les Saint-Pierre-Langer, les Sourdeval et quantité d’autres se fondirent avec la noblesse anglaise, en y transportant leurs biens et en y formant des alliances. La douce et fière rare saxonne lutta vainement contre l’influence des vainqueurs; elle fut dépossédée en faveur des barons normands, et après avoir épuisé ses forces dans d’inutiles combats, elle finit par plier sous le joug.

Les religieux du mont Saint-Michel, pour quelques revenus qu’ils avaient cédés à Guillaume, furent largement récompensés, et l’on croit que ce fut des bienfaits de ce monarque que l’abbé Renaud fit construire les bâtiments qu’on appelle encore la Merveille. Il fonda un prieuré dans le pays d’Avranches, et dota les religieuses de Sainte-Anne, auxquelles il envoya dans la suite ses deux filles, ainsi que nous l’apprend Prevot d’Exiles dans la vie de ce prince qu’il nous a laissée.

VIII
Les fils du conquérant.

Une histoire touchante se dégage ici des sévères annales du mont; c’est celle du prince Robert de Normandie, l’un des fils cadets du conquérant: figure aimable et mélancolique, sortie de ce type farouche des temps barbares comme une fleur d’un rocher, un rayon de miel d’une mâchoire de lion. Ce jeune prince, héritier de Guillaume dans son duché de Normandie, avait deux frères, Guillaume, successeur au trône d’Angleterre et surnommé le Roux, et Henri, sans apanage, qui acheta de son frère aîné le Cotentin et I’Avranchin. Tandis que les trois princes s’établissaient dans leurs domaines, une faction secrète tenta d’élever au trône d’Angleterre le duc de Normandie à la place de son frère. Les factieux prirent les armes et s’enfermèrent dans Rochester. Une invasion des Gallois fit diversion un instant à cette entreprise, et Guillaume le Roux, parvenu à pacifier ses États, jeta sur la Normandie des regards pleins de courroux. Il fit jurer à tous les barons de punir son frère de cette tentative d’usurpation. Les barons jurèrent de le suivre et de servir sa vengeance. Le roi descend sur les rivages de la Normandie et dirige ses troupes sur Rouen. De son côté, Henri, à la tête de la jeune noblesse d’Avranches, court à l’aide de son frère Robert, et taille en pièces les troupes saxonnes. Guillaume n’est pas découragé par cet échec. La colère fermente dans son cœur, et l’orgueil humilié y change en haine le ressentiment de l’injure. Il s’avance avec une nouvelle armée, et Robert, plein d’effroi et de repentir, demande la paix, en offrant pour prix du traité le mont Saint-Michel et Cherbourg. Mais le prince Henri se croit frustré dans ce partage, et se souvenant qu’il avait été injustement oublié dans l’héritage paternel, il rassemble lui-même des troupes et fait sa place d’armes du mont Saint-Michel. Guillaume se joint à son frère, et tous deux établissent leur camp sur les grèves. « C’était merveille, disent les chroniques anglaises de cette époque, de voir, sous les verts ombrages des côtes, toutes ces tentes de diverses couleurs, et les bannières étincelantes qui de loin flottaient parmi les arbres, pendant que sur les remparts du mont brillaient les panaches, et que le soleil, dardant sur l’acier des casques et des lances ses rayons ardents, jetait un éclat éblouissant. A la fin du jour, mille torches éclairaient dans la nuit le dôme du mont, qui semblait être un météore dans les cieux. Mais sitôt que reparaissait l’aurore, ces braves guerriers, l’arme au poing, s’avançaient, visière baissée, au milieu des grèves, brisant leurs lances les unes contre les autres. Tristes témoins de ces combats, les femmes, assises sur les coteaux, faisaient des vœux pour leurs époux ou leurs enfants, et alors bientôt sur la grève pleuvaient des débris d’armes, des tronçons de lances, de casques, de harnais et de caparaçons déchirés. La mer, mugissant dans le lointain, mettait fin au champ de bataille et le couvrait de ses flots. Bientôt Guillaume, fatigué des longueurs du siège, résolut de prendre la place par la famine. De la cité de Genêts où il avait assis son camp, au village d’Arvedon, de l’autre côté du mont, il ceignit la place d’un cordon de troupes, et pendant quarante jours le camp du prince Henri fut réduit aux dures extrémités de la soif.