ACTE TROISIÈME
Avant le lever du rideau, on a entendu des coups de feu sur la scène. A la tombée de la nuit, l'intérieur de la citadelle impériale de Nang-King à moitié démantelée par les Tartares. Haute muraille à créneaux, derrière laquelle on entend sonner des trompes et hurler des soldats qui s'éloignent. Au fond et à gauche, une porte de bronze dont les battants sont arc-boutés par des madriers, et qui est surmontée d'un donjon noir, à trois étages de toits cornus. Au milieu de la scène, un bûcher en bois de charpente et en fagots. Au fond et vers la droite, la muraille crénelée se prolonge; on aperçoit des terrasses et, tout au loin, la silhouette du palais qui se détache sur le ciel encore jaune du couchant. Du haut de la muraille, au-dessus de la porte, des soldats chinois tirent les derniers coups de feu contre les assiégeants invisibles.
SCÈNE PREMIÈRE
L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, PORTE-FLÈCHE, LES FILLES D'HONNEUR, DES SOLDATS CHINOIS.
Des blessés sanglants gisent çà et là parmi les décombres. L'Impératrice est au milieu de la scène, vêtue en guerrière, casquée, tenant une arme dans sa main qui saigne. Prince-Fidèle est sur le haut du rempart avec les soldats. Porte-Flèche, blessé à mort, gît à gauche, sur le devant de la scène.
PRINCE-FIDÈLE, du haut du rempart, arrêtant le feu.
Assez, mes braves amis!... Ne tirez plus sur des fuyards.... Gardons la poudre pour l'assaut suprême. (Les soldats cessent de tirer.) Ils s'en vont!... Une fois encore nous voici délivrés!...
L'IMPÉRATRICE, haletant.
Ah! délivrés, oui!... Délivrés pour quelques minutes du moins ... le temps de nous recueillir avant la mort. (Elle s'assied sur une pierre. Aux filles d'honneur qui s'empressent autour d'elle.) Voyez plutôt à ceux qui souffrent trop, par terre. Je n'ai rien, moi: une main qui saigne, cela ne compte pas.... Voyez ce qu'ils demandent, allez à leur secours.... Le poison, les buires, vous les avez, n'est-ce pas?