L'EMPEREUR
C'est toi, pourtant, qui as éveillé mon esprit, qui l'as tiré de sa torpeur mortelle; c'est toi qui m'as insufflé la volonté et la force. N'as-tu pas approuvé mon projet? N'as-tu pas trouvé noble, et digne d'un sage, le rêve dont je m'enivrais?
PUITS-DES-BOIS, s'agenouillant auprès de l'Empereur.
J'ai crié d'enthousiasme, j'ai pleuré d'émotion, quand j'ai compris votre sublime pensée.... Mais c'est un rêve impossible et, vouloir le réaliser, est une folie, généreuse autant que vaine! J'ai peur pour vous, Sire, mon bien-aimé maître, j'ai peur!...
L'EMPEREUR
Peur de quoi?... Jusqu'à ce jour, tout ce que j'avais imaginé ne s'est-il pas accompli comme par enchantement?
PUITS-DES-BOIS
Jusqu'à ce jour, oui, je ne dis pas non!
L'EMPEREUR
Ma sortie du palais, qui semblait si périlleuse: aucun obstacle!... Toi, mon cher ministre, dans ton palanquin officiel, moi à tes côtés sous le costume de ton secrétaire! Je souriais, t'en souviens-tu? comme un écolier qui prend la clef des champs; j'avais l'air trop joyeux, cela te faisait peur.... Et lui, ton pauvre petit secrétaire, ton élève, presque ton fils, consentant à prendre ma place, dans mon lit aux soies funèbres, au fond de ma chambre sépulcrale, grillée, murée, remurée, où l'on étouffe à respirer des parfums trop suaves!... Si j'en réchappe, que pourrai-je bien faire pour reconnaître ce dévouement prodigieux: s'être substitué au martyr que j'étais, être entré dans la momie d'un Empereur de Chine!