L'IMPÉRATRICE, arrêtée en haut du sentier impérial.

O nuit enchantée! Pure lumière! Frais silence!... Étoiles diamantines, enveloppez-moi de vos scintillements, et toi, lune pâle, prends-moi dans tes rayons bleus; calmez mon âme, éteignez ma fièvre!... (Elle commence de descendre par le sentier impérial deux des suivantes descendent aussi, l'une par l'escalier de gauche, l'autre par l'escalier de droite, réglant leur marche sur l'Impératrice, qui reste isolée au milieu.) Le rêve, l'étrange rêve qui me chasse de ma couche j'en subis encore l'épouvante ... (Baissant la voix.) l'épouvante et le charme. (A ses suivantes.) Qu'on éveille en hâte l'astrologue, qu'il découvre le sens d'un tel songe, et l'explique sans rien feindre. Écoutez bien mes paroles: j'allais être la proie d'un serpent aux écailles brillantes; déjà il m'enlaçait, m'étouffait lentement de ses anneaux froids. Et, fascinée par ses yeux fixes, je n'avais pas la force de lutter; engourdie, inerte, je m'abandonnais, sans redouter de mourir; à la terreur et à la souffrance, une langueur presque délicieuse était mêlée.... Un effort suprême de volonté cependant me dégagea de l'étreinte, et, rejetée soudain hors du rêve, hors du sommeil, je me pris à regretter ces anneaux mortels qui m'enserraient.... Quel peut être ce présage? (Aux femmes.) Rapportez ce que j'ai dit à l'astrologue: qu'il interroge l'inconnu, et, sans tarder, qu'il me donne sa réponse, ici même. Allez! (Deux des suivantes sortent à ce commandement. L'Impératrice continue de lentement descendre. Elle est seule au milieu du sentier impérial, qui est très large et dont la blancheur est comme semée de petites paillettes brillantes.) Comme la rosée brille sur le sentier de marbre! Il me semble fouler un tapis d'étoiles. Mais mon passage éteint leur lumière, et mon vêtement qui traîne change les gouttelettes étincelantes en un peu d'eau quelconque, dont le bas de ma robe est trempé. (Elle descend encore.) Pourquoi est-elle toujours devant mes yeux, l'image de cet homme que j'ai vu ce matin pour la première fois?... Pourquoi, de cette journée, où de si lourds devoirs sont échus à ma faiblesse, n'ai-je retenu qu'un regard ardent et profond, plongeant dans le mien avec une audace souveraine? Comment n'étais-je pas offensée par ce regard-là, pas plus que par les rayons du bienfaisant soleil, lorsqu'ils violent ma demeure?... Il me trouvait belle, et son admiration fut, pour moi, une parure plus précieuse que le phénix impérial de ma coiffure. Ah! j'ai bien compris, quand il s'est enfin prosterné, quel sentiment le jetait à mes pieds.... Et mon fils, qui échangeait avec lui des signes d'intelligence! D'où le connaît-il donc? Et pourquoi n'ai-je même pas osé le lui demander, comme si, de moi à mon enfant, parler de cet homme était déjà criminel?... O Puissances bienfaisantes de la nuit, Esprits des ancêtres déifiés qui m'entourez dans l'air, Mânes augustes à qui j'ai rendu hommage au fond de vos temples d'or, descendez sur moi, assemblez-vous autour de votre fille indigne et défaillante!... Cet homme, cet étranger sur ma route, en un tel jour!... O divinités dont je suis descendue, écartez de mon âme jusqu'à son souvenir. Dans un serment solennel, j'ai dépouillé ma personnalité terrestre. Rien de moi n'est plus à moi. Fille du Ciel, impératrice et régente, j'appartiens toute à ma mission surhumaine.... Faites que je triomphe des faiblesses qui étaient le charme de la vie. Faites que je ne sache plus qu'il y a des fleurs, des perles et des parfums; accordez-moi d'oublier à jamais que l'amour est l'unique royaume de la femme, et la beauté sa vraie puissance. Que ma poitrine désormais ne soit que la prison de marbre de mon cœur glacé; s'il se révolte et veut battre encore, que ma volonté lui devienne un geôlier inflexible!... Aidez-moi, descendez, purs Esprits de l'air! Faites-moi rigide comme les déesses de jade, qui tiennent les paupières baissées pour ne rien voir des choses de ce monde!...

Les deux suivantes reviennent par le jardin au bas du sentier impérial, et se prosternent.

PREMIÈRE SUIVANTE

L'astrologue est prêt à répondre à Votre Majesté.

L'IMPÉRATRICE

Qu'il vienne. (Les suivantes se relèvent et s'éloignent.) Ce serpent qui m'enlaçait. Ah! ce ne peut pas être lui!... Son regard dominateur, rivé au mien, restait noble et clair, pourquoi me serait-il apparu sous cette forme hostile et affreuse? Non, dans une âme qui a ces yeux-là, aucune trahison ne saurait germer.... Ce ne peut pas être lui.... Et cependant ... je m'enivrais de cette étreinte glacée: alors, quel autre au monde?...


SCÈNE II

LES MÊMES, L'ASTROLOGUE.