Pour m'encourager et me persuader que c'était très bien, Théophile Gautier reprit cet embryon d'idée; il en fit un chef-d'œuvre, le fameux poème, qu'il dédia au peintre lui-même:

LE BANC DE PIERRE
Au fond du parc, dans une ombre indécise,
Il est un banc solitaire et moussu,
Où l'on croit voir la Rêverie assise,
Triste et songeant à quelque amour déçu.
Le souvenir dans les arbres murmure,
Se racontant les bonheurs expiés;
Et, comme un pleur, de la grêle ramure
Une feuille tombe à vos pieds.
Ils venaient là, beau couple qui s'enlace,
Aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place,
Le clair de lune endormi sur le banc
Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie;
Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient,
Et dans le bois, avec mélancolie,
Au rendez-vous, tout seul, revient.
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses,
Ce banc désert regrette le passé,
Les longs baisers, et le bouquet de roses,
Comme un signal à son angle placé.
Sur lui la branche à l'abandon retombe,
La mousse est jaune et la fleur sans parfum;
La pierre grise a l'aspect de la tombe
Qui recouvre l'amour défunt!...

Ces réunions d'artistes illustres, ou inconnus encore, qui formaient, à cette époque du Salon, une véritable cour autour de mon père, m'effarouchait assez, et, si elles n'étaient pas composées de quelques-uns de mes bons amis, tels que Puvis, Paul Baudry, Hébert et quelques autres, je fuyais, car je redoutais les peintres et les sculpteurs par-dessus tout. Cela, à cause de mon nez: mon père ne manquait jamais d'en faire admirer le style classique à ceux qui étaient capables de l'apprécier; il me poussait du doigt, par le menton, pour me mettre le visage dans la bonne pose, et rien ne m'humiliait et ne m'agaçait autant que cette cérémonie.

Je ne voulais pas le contrarier, mais, aux coups de sonnette, du haut de la fenêtre, j'examinais les nouveaux venus: dès que je devinais, en l'un d'eux, un peintre ou un sculpteur, non encore initié à mon profil, je me hâtais de disparaître, sous la penderie du cabinet de toilette, où je m'ennuyais, patiemment, de longues heures. L'instant venait où l'on me cherchait, où l'on m'appelait avec insistance, mais je ne répondais pas, et je sortais seulement de ma cachette quand la porte de la rue avait claqué derrière le visiteur.

[1] Cette féerie a été publiée depuis, par Émile Bergerat, dans la Vie moderne.


[IX]

—Votre mère n'est pas là?... Très bien!... allons ranger le salon.

C'est Dumas fils, qui vient d'entrer, par la porte de la cour, le chapeau en arrière, les mains dans ses poches, l'air très frondeur.

L'esthétique du salon a quelques défauts, qui nous taquinent beaucoup; nous avons chuchoté bien souvent à ce sujet avec Dumas, qui partage notre souci. Aujourd'hui, révolutionnaire, il médite un bouleversement.