—On peut l'emplir d'eau, à présent
—Allons à la pompe!
Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la coquille pour nous venger.
Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.
La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés, les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle. Et les nouveaux venus prennent congé.
Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre plus cher camarade et l'ami de toute la vie.
Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant, pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly, et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire, et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.
Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère, qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge, où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.
A la Renommée du Ratafia.—Cette affirmation, en grosses lettres rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.