—Ça devait être joli, au temps du bac....

A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont, que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un verre.

Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient partis.

Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:

—Trois ratafias, s'il vous plaît.

On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on les emplit d'un liquide rouge clair.

L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou des acteurs.

C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi (il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:

—Encore une tournée!

Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.