—En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec toi.

—Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir, plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute, tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment. Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste? érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien, et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés: par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin, quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence. Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise, et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien, les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de Saint-Victor....


Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi, assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes, sautant de l'arbre à nos épaules.

Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang des pots à fleurs, une carte de visite à la main.

—«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?... Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?

—Non, monsieur, il n'est jamais venu.

—Quel air a-t-il?

—Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.

—Jeune ou vieux?