Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et le Clavecin bien tempéré.

A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison: la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la vraie, la seule»,—à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi, nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.—Cela amena un conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.

Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il était de notre parti et le favorisait.

On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en ces termes, dans Caprices et Zigzags:

Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait la Favorite, accommodée au goût britannique et traduite dans la langue de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.» Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au théâtre....

Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve rien.

Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait. D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:

Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.

La partition de Struensée se trouvait parmi les volumes, de musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans Struensée, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux, d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître. Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:

Monsieur,

M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous quelles mesures de la musique il faut placer les paroles déclamées.

J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous en étions convenus), la partition de piano de Struensée, afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui doivent être déclamées sous la musique; votre concierge me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède pas un autre exemplaire de la partition de piano de Struensée, j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition, pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués de votre très dévoué.

MEYERBEER.

Samedi.—Écrit dans la loge de votre concierge.