Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher. Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...
La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal et superbe. Nous avions lu la Foire aux vanités, ce qui le flatta beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de même.
Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second étage, d'autres locataires que nous, entre autres un horse-guard tout habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.
Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles. Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde, puis s'en allèrent par le même chemin.
Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à Londres.
J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux, j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna à la barre de fer et ne démarra pas.
Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national. Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.
J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.
L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière, mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain. Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et ouvrait d'un seul geste.
Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches poignées, dans sa ceinture de velours.