Le dessert était quelquefois assez recherché; mais, quand il venait de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même bon accueil.

Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer, au milieu du joyeux vacarme.

Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la célèbre toile: la Naissance de Henri IV, eut beaucoup de succès. Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né.—Dash était un affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la biographie dans sa Ménagerie intime.

Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies: c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante, la silhouette d'un chameau. Voici comment l'on s'y prend: une personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête de l'animal; une autre personne, courbée en avant, suit la première en la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme le cou. La tête de la personne debout figure la bosse, et une femme peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.

La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou, portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs, l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert faisait son entrée dans le salon.

Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles, en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs du Tannhäuser y paraissaient déjà.

Le vieil Érard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.

Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser, en riant de bon cœur des fantastiques «cavalier seul» exécutés par Gustave Doré.

Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le galop final, le piano se tut et on servit le thé; mais les petites cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, affirmèrent les avoir données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les trouver nulle part.

Tout à coup Gustave Doré s'écria.