Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible, par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit de beau!...
[LVI]
Aujourd'hui on me présente Siegfried,—«Fidi», dans l'intimité.—C'est un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:
—Fidi, wie gross bist du[1]?
Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est aussi haut que le plafond.
—Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on déjà formés pour lui?
—C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour l'architecture.
—En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas, qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil; l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc que vous pour le lui faire manger.
Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien, ayant le sentiment de mon incompétence.