—Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....
—Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite pour être publiée.
Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le relisons ensemble:
Madame,
Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur l'époque de mon premier séjour en France, dans l'intention bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que vous croyez prochaine. En vous remerciant de l'intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire, madame, que je n'ai pas l'intention de me rendre à Paris. Je sais que j'y ai d'excellents, voire même de nombreux amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que je suis capable d'apprécier la valeur et la portée des témoignages de sympathie dont je suis l'objet. Cependant ma présence et ma participation à la représentation qui se prépare devraient donner lieu à un malentendu. J'aurais l'air de me mettre à la tête d'une entreprise théâtrale dans le but de regagner par Rienzi ce que j'ai perdu par Tannhäuser. C'est du moins ainsi, sans nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de Rienzi au Théâtre-Lyrique n'a été qu'une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et moi.
A la suite de la représentation des Maîtres Chanteurs à Munich et de l'attention dont elle a été l'objet, plusieurs propositions m'ont été faites. On a d'abord parlé d'une troupe allemande devant donner, l'un après l'autre, mes six opéras à Paris; puis on a voulu tenter Lohengrin en italien, puis encore Lohengrin en français, que sais-je? Bref il n'était pas question, cet été, de moins de cinq projets concernant la représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n'en ai point encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu'il prenait la direction du Théâtre-Lyrique dans l'intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable l'autorisation de les représenter, et, comme il désirait débuter par Rienzi, je lui dis qu'en effet c'était celui de mes opéras qui m'avait toujours paru devoir s'adapter le plus aisément à une scène française. Ecrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris, et je crois encore que, s'il est monté avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série d'années; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer par ma personne: ma nature autant que ma destinée m'ont voué à la concentration et à la solitude du travail et je me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure. Ou Rienzi fera son chemin sans moi, ou, s'il n'est pas capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l'y aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui sont défavorables.
Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à suivre en ce qui concerne la représentation de mes ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez, madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que j'ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies de mon sort que Rienzi, fait en vue de Paris, n'y ait point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée s'est faite sans ma participation personnelle, par mes œuvres seules, à l'aide de quelques amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré les entraves que ma situation politique opposait à la propagation de mes opéras. C'est ainsi seulement que je désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me disiez, madame, qu'une représentation conforme à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions, serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je vous répondrais que Tannhäuser et Lohengrin ont été mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands, comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales sur un théâtre important.
Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements et cependant ces accommodements sont parfois indispensables.
Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie en essayant de naturaliser en France une individualité essentiellement germanique. Si cette naturalisation est possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur conviction pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et de la mauvaise fortune.
Veuillez, madame, excuser la longueur de cette explication, et croire à ma reconnaissance et à mon respectueux dévouement.
RICHARD WAGNER.
—Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima,—et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus, qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention jolie.
—Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....
—J'ai aussi gardé l'article de votre père sur Rienzi, qui était très bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier[1].
—Si l'on reprend Rienzi dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre l'ouverture!...
[1] Voici cet article publié dans le Journal Officiel:
«Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par ces simples mots inscrits sur l'affiche du Théâtre-Lyrique: «Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner.» Dans un temps où certes la préoccupation n'est pas aux œuvres d'arts, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L'orage se forme aussitôt; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. A ce fracas, personne ne reste paisible, il semble que l'univers va crouler, et chacun court vers l'autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s'injurient comme dans la fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C'est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d'Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l'autonomie de l'art.