Wagner parle le français mieux que très bien: il le parle correctement, mais à sa manière, avec des libertés et des audaces. Quand il ne trouve pas un mot pour rendre sa pensée ou que ce mot lui paraît ne pas exister, il le crée, et toujours si clair et si logique qu'on n'hésite pas à le comprendre. Il nous parle de Paris, où il a beaucoup souffert et qu'il a beaucoup aimé, et, sans amertume, de la grande bataille de Tannhäuser, dont nous avons, nous, tant de honte pour notre pays. Il y a gagné, dit-il, un groupe de chauds partisans qui le consolent de la défaite: ceux qui l'aiment, à Paris, l'aiment mieux et plus que ses admirateurs d'Allemagne. Le Français, plus vibrant, plus expansif, quand il comprend, comprend d'emblée, et la ferveur de son enthousiasme est réconfortante. Le public allemand, lui, est patient, paisible, il absorbe consciencieusement ce qu'on lui présente, mais manifeste très peu son sentiment: rien de plus froid, de plus morne, que certaines salles de spectacle, où des dames en robes de laine emplissent les loges.

—Et, pour ne pas perdre leur temps au théâtre, s'écrie le Maître avec indignation, elles y apportent leur tricotage!...

Avec une curiosité respectueuse, nous regardons, autour de nous, l'intérieur du temple, dont la somptuosité grave et enveloppante contraste si vivement avec la simplicité grise de l'extérieur. Le salon est assez vaste; il occupe tout un angle de la maison et ses fenêtres s'ouvrent sur deux parois. Il baigne dans une pénombre chaude et reposante, entre ses murs recouverts d'un cuir fauve traversé d'arabesques d'or; un épais tapis étouffe les pas; les fenêtres sont drapées de lourdes portières de velours, dont les plis traînants s'amassent sur le sol. Un magnifique portrait de Beethoven domine le grand piano à queue, il est placé en face d'une glace qui le reflète, et, sur les deux autres panneaux, Gœthe et Schiller se font vis-à-vis. Au plafond pend une lampe de bronze. Un large divan de damas pourpre s'adosse à la muraille, et des fauteuils moelleux et commodes se groupent çà et là.

—Venez voir ma galerie! dit Wagner, avec un sourire qui raille ce titre ambitieux.

Une large baie fait communiquer le salon avec une pièce étroite et longue, toute tendue de velours violet, sur lequel s'enlève la douce blancheur de statuettes en marbre. Ce sont les héros des œuvres du Maître: Tannhäuser faisant vibrer la lyre et entonnant l'hymne passionnée qui glorifie Vénus; Lohengrin, pareil à un archange, tirant son épée pour défendre l'innocence; le chevalier Tristan, qui croit boire la mort et vide la coupe où bouillonne le philtre d'amour; Walther du Pré des Oiseaux, et le dernier né, le jeune et téméraire Siegfried, tenant entre ses doigts l'anneau fatal!...

Des panneaux, don du roi Louis de Bavière, retracent quelques scènes des Nibelungen. Dans une niche, un bouddha doré, puis des brûle-parfums chinois, des coupes ciselées, toutes sortes d'objets précieux et rares. Dans un coin, deux guéridons recouverts de vitres qui protègent des essaims de papillons magnifiques, aux grandes ailes d'azur et de pourpre.

—Cette collection de papillons vient de l'Exposition universelle de Paris, dit le Maître, en riant. Voilà ce qu'un artiste a trouvé le plus à son goût, au milieu de l'amas des productions dues à l'effort prodigieux du travail de l'humanité....

Revenus dans le salon, notre causerie se prolonge, sans contrainte. Le Maître nous éblouit par le charme de sa parole, sa verve, sa gaîté, son esprit incomparables.

Il nous semble, néanmoins, qu'il est temps de nous retirer. Nous avons débarqué à Tribschen vers cinq heures, maintenant le jour s'assombrit: il doit être tard, c'est l'heure du dîner, et nous avons la plus grande peur d'être indiscrets et gênants.

Mais, devant notre mouvement de retraite, on se récrie avec une si sincère cordialité, on nous retient avec une insistance si affectueuse, que nous nous rasseyons, tout heureux. Les enfants disent bonsoir à tout le monde et vont se coucher. On apporte des lampes et le temps s'écoule délicieusement....