Wagner fit une grimace drôle, se leva, m'offrir le bras pour passer au salon.
Mais, dès la porte, je m'esquivai, et, avec Servais, je grimpai au premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour nous aider à improviser au mieux nos costumes.
Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène; écartant un peu les portières, nous jetons un coup d'œil dans le salon.
On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants: deux portraits de Franz Hals,—d'un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe.—Grands, droits, tout vêtus de noir; lui, en redingote, haut cravaté de satin; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col un liséré de linge; des ligures maigres, des teints bilieux; rien de folâtre.... Nous sommes un peu déconcertés.... Bah! la voix du Maître sonne, rieuse: il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage!
Pan!... pan!... pan!
Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de Tristan et Iseult se mêlent à des airs exotiques. On écarte les draperies.
Une jeune Chinoise brode sous la lampe; mais cette vertueuse occupation et cet aspect tranquille sont trompeurs: des passions véhémentes agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu'elle déteste, d'abord parce qu'elle le déteste, et aussi parce qu'il appartient à la race conquérante: c'est un Tartare. Elle attend son amant, qu'elle adore, et qui est un vrai Chinois, celui-là.
L'époux est endormi, la nuit profonde; l'amant guette, dans l'ombre. C'est l'heure de donner le signal: elle ouvre la fenêtre et agite son écharpe. Au piano, le deuxième acte de Tristan.
L'amoureux entre impétueusement.
—Mon bien-aimé!
—Ma bien-aimée!... tu es donc à moi!
—Est-ce que tu m'appartiens encore?
—Est-ce là tes yeux?
—Est-ce là ta bouche?
—Là ton cœur?
—Cœur de chou!
—Tige de lotus!
—Canard mandarin!