Le Maître s'est mis au piano.

Il nous raconte le poème de Siegfried, sur lequel il compose, en ce moment. Il joue les thèmes à mesure, déclame, chante, avec un entrain, une violence incomparables, une expression si parfaite que l'on croit voir le drame se dérouler. A l'instant où le héros, qui vient de reforger l'épée, fend d'un seul coup l'enclume et que Mime, d'épouvante, tombe à la renverse, Wagner se lève et disparaît presque entièrement dans le grand rideau de satin violet, pour nous mieux faire comprendre l'effroi du gnome. Il en ressort en riant et déclare que, «n'étant pas du tout pianiste, cette musique de l'avenir est trop difficile pour lui».

—Je me tirerai mieux du second acte, dit-il.

Et il nous révèle toute la scène de l'oiseau, d'une façon tellement délicieuse que jamais aucune exécution, même au théâtre, ne pourra nous rendre l'impression ressentie ce jour-là.


[VII]

La chaleur est un peu tombée. Nous voici parcourant les allées du jardin, au bord des tendres pelouses. Le Maître veut nous montrer son domaine.

Autour de nous les enfants courent, avec des rires et des cris joyeux. Russ, le grand terre-neuve noir, bondit en avant, ramasse des pierres, qu'il nous apporte d'un air engageant, désireux d'entamer une partie; mais Wagner s'attriste de ce jeu:

—C'est une funeste habitude que je lui ai donnée là: je ne peux plus l'en corriger et il s'abîme les dents sur les pierres.

Le Maître marche rapidement, il me guide vers un kiosque élevé, d'où la vue, dit-il, est superbe.