[X]

—Ce matin, me dit Wagner, mon domestique, Jacob, m'a déclaré qu'il faudrait me passer de lui, toute la journée, parce qu'il allait à Zug.

—«Zug»!... ce mot est en effet sur toutes les lèvres lucernoises, nous l'entendons à chaque instant, et je croyais que c'était une exclamation, un juron anodin, familier aux Suisses, quelque chose comme «zut!»...

—Pas du tout: Zug est une petite ville, toute proche d'ici.

—Et qu'a-t-elle de si attrayant?

—Pas grand'chose, en temps ordinaire. Mais vous ne savez donc pas?... le tir fédéral est ouvert ... à Zug!... C'est l'événement qui porte à son comble l'enthousiasme de tous les cantons.... Cent mille francs de prix ... trente mille carabines réunies.... Sérieusement, c'est assez curieux, et vous devriez allez voir ce drôle de spectacle.

Ce fut donc pour obéir au conseil du Maître, et non sans regret de le quitter, que nous descendions, quelques heures plus tard, à la gare de Zug.


[XI]

Une poule au milieu de ses poussins, c'est la première impression que nous donne la petite ville de Zug, avec son clocher qui se hausse, entouré de maisons basses. Comme fond, le velours vert du dernier repli des montagnes qui, de là, s'étagent jusqu'aux lointains neigeux, roses et mauves. Lorsqu'on approche du bourg, son aspect change: on ne voit plus qu'une vieille porte fortifiée, ayant en son milieu un cadran énorme. De grands drapeaux, qu'une brise très faible soulevait lentement, et les bannières multicolores de tous les cantons de la Suisse, s'accrochaient à chaque angle du haut toit, orné de clochetons, qui surmonte cette porte; des guirlandes de feuillages festonnaient, en contrariant sa courbe, l'ogive percée dans l'antique bâtisse; et, quand on avait franchi la voûte, la rue où l'on débouchait donnait l'illusion d'une rue chinoise, avec ses maisons d'inégale hauteur et sa perspective de banderoles bariolées.