—A quelle heure?
—Ah! par exemple, il faut être matinal, pour éviter la grande chaleur: soyez prêts à cinq heures et demie.
—Cinq heures et demie!... nous serons prêts.
Le lendemain, au petit jour, en effet, deux calèches s'arrêtèrent devant l'Hôtel du Lac. Wagner était seul dans l'une; madame Cosima et sa fille Senta occupaient l'autre.
Vite, vite, nous descendons, encore un peu ensommeillés et prêts tout juste. Villiers, très ébouriffé, au lieu d'approcher des voitures, tâche de gagner la boutique de M. Frey, toute proche; mais l'aimable coiffeur n'est pas encore éveillé et son client désappointé est forcé de se passer de frisure. Il monte avec moi dans la voiture de Wagner qui prend la tête, et l'expédition se met en marche.
Quels chemins avons-nous parcourus? Quels paysages se sont déroulés pendant cette radieuse et mémorable matinée? Je serais incapable de le dire, car j'avoue que je n'ai rien vu. Quand on a regardé le soleil, on ne voit plus, pendant longtemps qu'une flamme qui s'interpose entre vos regards et toutes choses. C'était ainsi: la face du Maître me masquait la nature, je ne voyais qu'elle. Je me souviens très bien que les rayons obliques du soleil levant enveloppaient Wagner et posaient une lumière sur sa lèvre inférieure: cette lumière scintillait à chaque inflexion et ses paroles semblaient des étoiles.
Je l'avais interrogé à propos de Mendelssohn: les œuvres de Mendelssohn exerçaient sur moi une séduction, qui durait malgré mon exclusivisme wagnérien, ce dont j'avais un peu de honte.
—Mendelssohn est un grand paysagiste, me disait-il, et sa palette est d'une richesse sans pareille. Personne comme lui ne transpose en musique la beauté extérieure des choses. La grotte de Fingal, entre autres, est un tableau admirable. Il est savant, consciencieux et habile. Pourtant il n'arrive pas, malgré tous ces dons, à nous émouvoir jusqu'au fond de l'âme: on dirait qu'il ne peint que l'apparence du sentiment, et non le sentiment lui-même....
On devait atteindre, avant midi, une auberge où l'on essaierait de déjeuner, ou plutôt de dîner à l'allemande. Là, on abandonnerait les voitures et l'on continuerait le voyage en bateau à vapeur.
Pendant longtemps on côtoya un lac, très bleu entre ses rives vertes, c'est tout ce que j'ai pu retenir; puis on s'arrêta devant une maison assez banale qui bordait le chemin. Où était-ce? je ne sais pas ... une étude récente du Bædeker me fait supposer que cet endroit s'appelait Brunnen. De l'autre côté de la route, c'était le lac; et l'embarcadère des bateaux faisait presque face à la maison.