Par le lac, comme d'habitude, un batelier m'amena à la pointe du promontoire et, sans rencontrer personne, je montai par le jardin, jusqu'à la maison. La porte-fenêtre du salon était grande ouverte et j'entendis, dès le seuil, des accords très doux qui venaient de l'étroit sanctuaire où le Maître travaillait!... Osant à peine respirer, je m'assis sur le siège le plus proche, extrêmement émue, troublée, effrayée même: n'était-ce pas indiscret, sacrilège peut-être, de surprendre ainsi le mystère sacré?... Pourtant, quel rare bonheur! entendre Wagner composer!... Immobile, les yeux ne cillant pas, j'écoutai avec recueillement.

Ce que j'entendais me paraissait d'une suavité incomparable.... C'était un enchaînement d'accords, très lents, qui semblaient s'envoler d'une harpe plutôt que d'un piano: une harmonie lointaine, mystérieuse, surnaturelle.... J'ai constaté, plus tard, que c'était la première esquisse de l'évocation d'Erda par Wotan, au troisième acte de Siegfried, quand la déesse monte des profondeurs de la terre, pâle, les yeux clos, toute couverte de rosée....

Après quelques instants, le silence se fit, et bientôt Wagner parut, entre les plis soyeux des portières relevées.

Il était calme, la face auréolée de ses cheveux d'argent, et ses larges prunelles dardant un rayon plus lumineux encore que d'habitude.

Il m'aperçut, figée sur ma chaise.

—Ah! dit-il, vous étiez là?... sage comme une image, car je n'ai rien entendu.

—Pensez donc, Maître, quelle terreur, et quelle extase!... Surprendre Dieu dans sa création!...

—Je vous l'ai déjà dit, il ne faut pas être si enthousiaste! s'écria-t-il en riant. Cela nuit à la santé.

—Cela fait vivre double au contraire!...

—Eh bien, venez.... Moi aussi, j'ai été sage: venez voir comme je travaille proprement.