C'est le merveilleux prélude du troisième acte de Siegfried, avant l'évocation d'Erda. Il est esquissé sur trois lignes, avec des indications instrumentales et des retouches au crayon. Je ne connais pas encore toute la beauté que recèlent ces deux pages, dont la possession me comble de joie....

La cloche du déjeuner tinte, et j'entends le rire des enfants. On nous cherche. Wagner, galamment, m'offre le bras pour gagner la salle à manger.


[XXVI]

A table, Wagner nous parla d'une brochure française, très intéressante, lue par lui, jadis, à Paris, et qu'il n'avait jamais pu retrouver. C'était une histoire de Barbe-Bleue, avec l'égorgement classique de ses femmes et la chambre défendue; mais la dernière victime menacée n'était pas sauvée, comme dans le conte, par ses frères: Jeanne d'Arc elle-même venait la délivrer et punissait le criminel.

—Je me souviens dit le Maître qu'il y avait des images. Il s'agissait d'une publication à bon marché, imprimée sur deux colonnes. Je ne pourrais dire comment cette brochure était venue entre mes mains, ni de quelle façon elle fut perdue.... Je ne l'ai jamais oubliée: ce rapprochement entre Jeanne d'Arc et Barbe-Bleue m'avait frappé beaucoup. Ce monstrueux Gilles de Retz, qui peut-être a servi de modèle au type légendaire de Barbe-Bleue, était contemporain de la Pucelle, et l'hypothèse de l'héroïne venant au secours de l'innocence et châtiant le coupable est très curieuse. Je serais heureux de retrouver cette drôle de brochure.

(Elle fut introuvable, hélas! malgré les recherches.)

Vers le milieu du dîner, Wagner, silencieux depuis un instant, nous demanda la permission d'aller noter une idée qui lui traversait l'esprit et qu'il craignait d'oublier, à propos de l'étude sur Beethoven, à laquelle il travaillait alors.

Il monta dans sa chambre pour écrire ces quelques phrases, et j'en pus conclure que le Maître ne rédigeait pas ses volumes de prose dans le lieu très saint où il composait sa musique.